J'avais amis

Blog de nine : Instants d' art, J'avais amis

 

 


J’avais amis sur cette terre
Aux visages tant effeuillés
Nuages dans vos yeux voilés
Que les vents des marées venus
Déchirent tel un papier nu
Plié d’usure et de poussière.


Âmes bannies et solitaires
L’on vous a assises, cernées
L’on vous a les mains dévorées
Et miettes de débris menus
Elles reposent saugrenues
Dans les fosses et les ornières.



Ô que les pluies me sont amères
Qui noyèrent celui qui ploie
Chancelle sous son propre poids
Tremble de peur tremble de froid
Comme un animal aux abois
Sous les scories de la misère.


Princes des rues, vies éphémères
Que dans mon cœur j’avais élus
Esprits de la liqueur des nues
Que nimbent les cieux étoilés
Où vous êtes-vous en allés
Laissant pourrir ainsi vos chairs ?


Hommes que les dieux oublièrent
Mes frères de haillons vêtus
Êtes mes chimères perdues
Mes rêves vains et avortés
La nuit vous fait d’ombres fanés
Le silence vous oblitère.

 

 

Nine

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vendredi 08 mai 2015 17:54 , dans Mots


L'OISEAU

 

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Prologue

 

Repue, maman repoussa son assiette, s'essuya la bouche et les yeux. Un repas délicieux.

Deux chandeliers étaient dressés, comme deux poètes, déversant des lueurs livides.

Le délicat fumet qui s'échappait de la cocotte la fit encor frémir de gourmandise.

La vie était une griotte, une cerise.

Elle quitta son tablier comme on ôte les plumes d’un oiseau.

 

***

 

 

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-1-

 

Quand il était jeune, le garçon avait eu des rêves fous, parfois absolument, totalement loufoques, parfois tellement romantiques.

Le voilà qui descend la rue menant au collège qu’il fréquente depuis deux ans.

Le soleil pénètre à flots dans l’enfilade de maisons cossues, frappant de plein fouet le trottoir. Il trottine, il est heureux. Insouciant. Il aime son collège et travaille avec ferveur pour obtenir de bonnes notes.

C’est un bâtiment posé sur le sol comme un élégant oiseau à la surface de l’eau. Prêt à reprendre son vol interrompu par une bizarrerie de l’histoire, dans la lumière noire, rouge, indigo, verte et parfois blanche, parfois si blanche, si interminablement blanche, si aveuglément blanche.

La cloche. Soudaine, alors qu’il était là haut, les sens électrisés par des visions d’aurores boréales, de gratte-ciels immenses, de migration d’oiseaux et de voiles dorées.

Bousculade dans les groupes de filles et de garçons, cris et chahut, chuchotements. On s’achemine, vaguement en rang, vaguement rêvant, vers le premier cours du matin. Pour le garçon, c’est un cours de français.

« Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver* ».. , fermez les guillemets. Mais il ne les referme pas. Il s’engouffre dans la vague. Plonge et meurt mille fois, et mille fois renaît.  

Les vents le portent. Les embruns glacés, gorgés de sel, font un voyage rédempteur sur ses épaules recourbées, un marécage lent de vapeurs perlées sur ses paupières moites de désirs et d’ardeurs. Des professeurs à la dérive arpentent la grève.

La fille est debout, perchée comme un oiseau frileux sur l’estrade, les manches bouffantes de sa robe lui faisant des ailes ployées.

« Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,* »

Sa voix sombre et gracile, couleur de crépuscule, emplit les écoutilles, le bateau tangue et vacille, et le garçon poursuit : « Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !* »

Brouhaha  incessant  sous le préau venteux.  Le garçon « N’a pas subi tohu-bohu plus triomphant* ». Il en ressent encore les turbulences quelques heures après que Le Bateau Ivre a largué les amarres pour un voyage dont il ignore tout, dont il ignore même s’il en est.

Il a soif, il a froid, il cherche en vain les ailes, le regard brûlant d’une fièvre dévorante.

L’oiseau-fille n’a pas quitté ses pensées, depuis tout à l’heure où, perchée sur l’estrade, elle disait l’âme d’un navire et ses effondrements, ses hystéries, ses désespoirs. Récitant les mots du poète, il lui avait semblé qu’elle parlait de lui, le garçon, qu’elle pénétrait sa noirceur, ses abîmes, ses rêveries intimes, ses langueurs barbares.

Avec ses ailes rabougries, froissées contre ses épaules, avec sa voix d’ombre mélodieuse,  elle lui était devenue urgente, nécessaire comme un double de lui qu’il aurait depuis toujours cherché.

La première journée de l’année scolaire avait passé sans qu’il la revit. « Où es-tu, mon oiseau ? » questionnait-il en murmurant dans la brise de fin d’été, alors qu’il remontait la rue. « Vers quelle contrée sauvage as-tu pris ton envol ? »

Il était souffrant de ne pas la voir là, tout de suite, alors qu’il le désirait tant. Mais il était heureux : elle lui était advenue, elle réapparaîtrait.

Elle l’occupait tout entier, aussi se trouva-t-il devant la porte de sa maison sans qu’il eût l’impression d’avoir marché, sans qu’il n’eût rien regardé ni personne.

Maman ouvrit avant même qu’il eût pu faire le moindre geste.

 

Assis à la table de la cuisine, le garçon se restaure. Des tartines de beurre et de miel, un chocolat chaud. Maman a tout préparé.

Il répond à ses questions impatientes. Oui, les professeurs sont agréables. Oui, les cours sont intéressants. Il a du travail pour ce soir, oui. Oui, il aime maman.

Il est fatigué, si fatigué ! Ne peut-elle donc jamais le laisser à ses rêves ?

Le garçon a trouvé refuge dans sa chambre. Par la fenêtre entrouverte gronde un lointain orage. Il soulève un coin de son matelas pour en sortir un carnet. Doré sur tranche, aux feuillets écrus, sans lignes d’écriture et reliés par du fil, il est équipé d’un cadenas, doré lui aussi.  

Assis à son bureau, il laisse lentement crisser sa plume sur la page et compose d’une écriture ronde, enfantine :   

« Maman est bien sévère. 

Elle ne voudrait que j’aime une autre qu’elle-même. 

Une autre prose que celle des mathématiques. 

Je lui réponds, pervers, que je n’adore que l’or de l’oiseau mécanique sur mon étagère. 

Ainsi que mes leçons rangées dans les armoires cirées de son chiffon. 

Les roses du jardin embaumant la maison, 

Sa version du latin, 

La nation, les prières à Dieu, et la sainte famille, 

J’avoue, je n’en ai cure.   

J’aime aussi l’aventure. 

Les quelques libertés qu’elle m’accorde, gentille » 

L’air s’est rafraîchi, un vent troublant s’insinue dans la pièce et fait trembler les objets. Tinter les verroteries de l’abat-jour, étrange mélodie. Le ciel s’est assombri. Cavalcade de nuages noirs, sienne, lie de vin. Le garçon frissonne.  

Un lointain roulement de tambour donne le signal à des nuées d’engoulevents, qui font dans le ciel tourmenté comme des tâches de suie. Des feuilles aux tons chauds se détachent et tournoient un instant devant la fenêtre avant de s’échouer, inquiètes, sur les pavés où elles glissent ensemble, comme pressées par une destinée commune. 

Le garçon s’arrime à la résolution de quelques équations.

En moins d’un vers, en moins d’une prière, il voit la solution. 

L’inconnue têtue rime avec sa vie. 

Avec sa poésie.     

L’abscisse est ordonnée comme un rang de soldats côtoyant les abysses.

Et la courbe ressemble à un oiseau en vol, dont ailes blessées font des angles rêveurs.   

Il tourne autour d’une circonférence, ses pattes d’oie sur le papier font des pâtés, glissent hors les normes et sans loi, prennent la forme et les jambages, courbes et déliés, d’une ville incertaine où l’oiseau-fille s’est perdue, oubliée, saugrenue.

 

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-2-

 

Quelques gouttes épaisses s'écrasaient sur les carreaux ce soir-là lorsqu’ils se mirent à table. Maman, assise sur le quart avant gauche de sa chaise, était toujours prête à se lever pour aller vers ses fourneaux chercher une casserole fumante ; à répondre à une demande expresse du garçon, selon qu’il voulût plus de sel ou se resservir. 

Aujourd’hui, tout convenait au garçon, il n’exigea rien de plus que ce qu’elle proposait. Il était silencieux, mangeait distraitement.   

Maman aurait aimé entendre les félicitations qu’il ne manquait pas d’ordinaire de lui adresser : 

«  C’est tellement délicieux, maman ! »    

Ou bien :   

«  J’en reprendrai volontiers, même si je n’ai plus très faim  »    

Rien de tout ça ce soir. Juste le silence, et soudain maman était perdue. Affolée. N’osant demander à son fils un avis sur le potage de légumes et les quenelles de foie de volaille. 

Le repas se termina dans la désolation. Le silence était palpable. Maman sentait s’ériger pierre à pierre un mur infranchissable.   

La nuit était là, la pluie tombait par paquets, faisant dans la rue des torrents bouillonnant de vigueur. Le tonnerre grondait toujours, lointain, en de longues plaintes inquiètes. 

Comme par un fait exprès, la tarte Tatin n’avait pas belle allure. Le caramel n’avait pas pris, à peine était-ce du caramel. J’ai dû mettre trop d’eau, se disait maman. Comment s’était-elle débrouillée pour laisser ainsi aller les choses ? toutes les choses.   

- Je remonte, dit le garçon. Du travail à finir.    

Elle eut alors un sourire de commande, joyeux pour ne pas pleurer. Tout irait bien, tout continuerait, rien ne viendrait déranger l’amour fou qu’elle portait à son enfant.

 

 

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-3-

 

le petit matin que la brume inondait de sa lactescence poudrée fit irruption dans la chambre, par la fenêtre ouverte. À l’horizon, par-dessus les toits d’ardoise gris l’air était instable, comme agité de lumières mourantes. Quelques nuages d’une transparence dorée venaient se déchirer sur la pointe des grues, dressées telles des dames circonspectes, fièrement drapées dans leur immobilité d’acier. 

Des oiseaux traversaient le ciel, pressés mais sans but apparent. Ils exécutaient une danse, dessinant de gracieuses arabesques qui semblaient s’adresser au garçon. 

L’oiseau-fille, son oiseau. On lui parlait d’elle, on lui donnait de ses nouvelles. Il suffisait d’apprendre à déchiffrer la chorégraphie se déroulant devant ses yeux. 

Il suffisait de prendre son envol, toute voile dehors, de fendre les flots atmosphériques, les amoncellements moutonnant de vapeur, de frôler les murs d’immeubles haut perchés, leur toits pentus dont les tuiles brillaient encore de la pluie de la veille, de surfer sur les courants ascendants, plumes ébouriffées par la fraîcheur du vent. 

Alors il comprendrait, alors il entendrait le chant de son oiseau.

Son oiseau, dont le duvet est rose, noire sont les rémiges. Reflets d’ébène et de charbon dans son regard silencieux alors qu’elle disait les rimes du poète.    

« Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème 

De la Mer, infusé d'astres, et lactescent, 

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême 

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;* » 

Était-il ce noyé ? Était-il ce navire ? Il était tout ! Un tout exalté aux passions dévorantes, aux rêveries de providence et d’abandon, de voyages dithyrambiques. Un tout de poésie désespérée, de désirs ambigus, de réalité diffuse aux contours indistincts.

Il était le timbre grave et rauque d’un violoncelle agité de violents staccato.    

L’esprit dans ses questionnements, il descendit cartable au dos jusqu’au rez-de-chaussée. Hésitant un instant, il décrocha soudain sa veste de la patère, la jeta sur son épaule et sortit dans un grincement de porte. 

- au revoir, m’man.

 

-4-

 

Une tranche de pain à la main, raclant du couteau une motte de beurre, maman interrompit son geste, stupéfaite.

Puis elle avala avec goinfrerie les quatre tartines beurrées qu’elle avait préparées pour son fils.
Non contente, elle découpa en tranches le reste du pain frais, les beurra généreusement et les mangea sans délicatesse, prise d’une sorte de cruauté envers elle-même.
Le gras luisait autour de ses lèvres.
Elle sortit une assiette contenant le reste de quenelles de la veille et, debout devant le frigo, les dévora froides, les prenant avec les doigts.
De la sauce figée ornait ses commissures.

Elle ne mangea rien à midi.

Vers le milieu de l’après-midi, elle s’assit à la cuisine et se restaura d'une part de cette tarte Tatin qui avait si piètre allure.
Elle engouffra une seconde part. Elle respirait maintenant avec un peu de difficulté, mangeant vite de grosses bouchées, avalant plus que mâchant, sans même apprécier la pâtisserie.
Restait une moitié qu’elle ne voulait pas toucher.

Mais après avoir tourné inutilement dans la maison, elle revint dans la cuisine pour la terminer.
Elle était affamée.

Elle eut tout juste le temps de laver l’assiette, de la sécher et de la ranger. Le garçon poussa la porte, elle l’entendit chantonner dans le vestibule.

- M’man, je n’ai pas faim, dit-il en montant aussitôt l’étage.

Maman resta sans voix.
Mais soulagée aussi de ne pas avoir à répondre de la disparition de la tarte, qu’en d’autres circonstances il n’aurait pas manqué de réclamer. Il en allait ainsi encore avant-hier. Tout avait changé à présent.
Elle ne laisserait pas les choses péricliter de la sorte. Elle devait empêcher cela. Elle devait savoir ce qui se passait dans la tête de son garçon.

Cherchant de quoi confectionner un repas pour le soir, elle ne vit rien dans les placards parmi les aliments qui semble pouvoir s’allier pour constituer un plat honnête.
Elle se sentie soudain absolument découragée.

Allongée sur le canapé, maman ne pensait plus à rien.

Un peu plus tard, elle se leva avec difficulté et fit bouillir de l’eau. Elle y plongea des pâtes, sortit une passoire, du concentré de tomate, et mit le couvert.

C’était une sale journée. Demain, tout serait différent. Demain, tout serait comme avant.

À l’heure du repas, le garçon descendit les escaliers en sifflant joyeusement des trilles d’oiseau.   

Maman articula en réponse quelques mots sur un mode mineur-roucoulant, tandis qu’il se perchait sur un dossier de chaise.   

- Replie tes ailes, s’il te plait, on est à table tout de même.   

Il s’exécuta. D’un mouvement large et gracieux, ses ailes l’une après l’autre vinrent se lover contre son corps dans un chuchotis de plumes poussiéreuses.     

Elle lui servit dans une assiette un morceau de beurre sur lequel étaient fichées des miettes de pain et des graines de toute sorte. Mangea les pâtes à la tomate à même la casserole, penchée au dessus de l’évier, piochant goulûment de son bec, tâchant en même temps de camoufler son impatience et la sorte de rage insupportable qui l’étreignait. Les vers gigotaient et glissaient les uns sur les autres, grimpant quelquefois le long des bords du récipient.   

L’enfant de son côté piquait négligemment les miettes et les graines dans le beurre mou. S’il s’étonnait un peu de son régime, il s’en accommodait, confus, remettant à plus tard la tâche de comprendre. 

Fallait-il changer le cours des choses, échapper à ces bizarreries ? Il s’appliqua à ne rien montrer qui put éveiller la curiosité de maman.

Il ouvrit le bec afin de la remercier pour le goûter si gentiment servi. Deux triolets aigus et mélodieux se firent entendre, aussitôt suivis d’un caquetage appliqué, quoique un peu hystérique.

Puis il s’envola vers son étage dans un mouvement plein de grâce, discret, un battement d’ailes murmuré dans l’air un peu confiné de la maison.

 

 

 

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-5-

 

Le matin suivant, le garçon ouvrit la fenêtre et prit son envol, fendant l’aurore rosée de brume, emplissant le ciel de somptueuses arabesques. 

Ici et là, au dessus des toits gris, entre les cheminées d’où s’échappaient des volutes nacrées, des fumées hésitantes ; longeant les murs, suivant les rues endormies, on le voyait. De toutes les fenêtres encore éclairées dans le petit jour on le voyait. Qui soulevait le vent de ses ailes voluptueuses. Qui perturbait l’itinéraire des feuilles d’automne affolées. Qui atteignait les nues, rivalisant d’audace avec les longs courriers. 

Derrière les rideaux entrouverts d’une maison, à l’étage, un visage creusé d’une ride nouvelle suivait le vol ébouriffant de son petit enfant, son amour, sa vie.

On le vit plus tard au parc, perché sur la margelle d’une fontaine où le jet d’eau se répandait en diffractant la lumière dans un miroitement doré.

On l’entendit, depuis un banc au dessus duquel se penchaient des hêtres flamboyants. Il chantait des chants si désolés, si graves, qu’on en pleurait encore des semaines après.   

On le vit redéployer ses ailes en gestes tremblants et frileux, déchirer dans sa trajectoire des nuages échevelés. Fendre l’air doux de midi en zigzags ivres, désespérés. 

On le vit hagard, harassé, errer au dessus de vagues terrains d’où s’élevait une poussière de rêve, asthmatique et viciée ; déambuler dans les ornières et dans les flaques d’eau croupie où ricochaient des reflets d’or et vermeille.   

On le vit encore alors que déclinait le jour tituber de fatigue, funambule posé sur un fil électrique comme un mi bémol douloureux sur la portée, en point d’orgue au dessus des néons crépusculaires. 

Alors que la ville s’éveille aux désordres des variétés, aux éclairages d’artifice, son cœur cogne, casse, éperdu dans sa poitrine chavirée, au ventricule déchiré par un pacemaker épuisé.

Lasse lueur rogne vertu, pointant latrines vérité, elle circule médusée sur un bonheur acidulé.

Ville en virgules dévoilées, aux velléités visionnaires environnée d’esperluettes.   

Où se bouscule exténuée, inhumaine marée, la foule, alignée sur vaine avenue dont le noir ruban se déroule à rendre soûle la lumière.   

Cité-vitrine dépolie dont les reflets désarticulent en mille rafales au laser, balafres azurées sur le verre, nombre inouï de silhouettes.

 

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-6-

 

L’automne à présent était bien installé et les températures avaient chuté soudain.

Un bon coup de froid, à moins que ce fût autre chose, avait couché maman.

Le garçon l’apprit par un petit mot laissé sur la table de la cuisine, où elle lui demandait expressément de ne pas la déranger tout en indiquant se sentir bien seule, eh oui ta pauvre maman, pardon mon chéri, mais il y a de quoi faire dans le frigo et tu es grand maintenant, ne t’occupe pas de moi. Sa prose était signée d’un roucoulement enroué que l'on devinait sans force, malgré les fantaisies de l’écriture.     

Mis à part une casserole avec du riz collé au fond, une plaque de beurre entamée dont le papier avait été replié sans beaucoup de méticulosité, le frigo était vide. Sur le comptoir tâché de graisse, juste un paquet de chapelure. 

Le garçon ne s’émut de rien, ni de la maladie de maman, ni du peu de nourriture dont il disposait. Il monta jusqu’à sa chambre en spirales légères et enjouées. 

Les soirs suivants, il entrait dans sa chambre directement par la fenêtre, pour en ressortir de la même façon le matin suivant. Il avait acquis une aisance peu commune dans ses envolées. Si gracieuses, si fougueuses parfois, inspirées et savantes, que son professeur de lettres en vint à le féliciter et le citer en exemple.

Si quelques soirs après des heures de vagabondage il se décourageait de revoir jamais l’oiseau-fille, chaque matin sa fièvre, son impatience, ses espoirs, ses désirs étaient intacts. Mais il était parfois distrait. 

Il arriva qu’un matin il se cogna si fort au carreau de la fenêtre qu’il en resta étourdi pendant de longues heures. Il ne sut pourquoi le ventail était fermé, ni pourquoi la vitre était propre au point qu’elle semblait ne pas exister.

L’incident se reproduisit. Il y laissa bien des plumes, mais aussitôt remis de ses vertiges il oubliait la raison pour laquelle il se trouvait à terre. Il repartait en quelques battements d’ailes vers des lieux qu’une impulsion nouvelle lui enjoignait d’atteindre. 

Dans son périple chaque jour renouvelé il croisait souvent des frères d’aventure qui sillonnaient les cieux sans mobile apparent. Ils avaient les même hasards que lui, les même fulgurances, les mêmes irrésolutions. Le désordre était roi au dessus de la ville.    

Il chercha partout, oublia quelquefois ce qu’il cherchait en se mêlant aux oiseaux qui suivaient la rivière. Il chercha la rivière lorsqu’il ne la vit plus, puis il chercha la mer. Certains de ses cousins lui avaient parlé d’elle, des grands navires orgueilleux dont les ailes blanches vibraient dans le boucan que dévoilent les vents. Et des soleils noyés dans l’onde aux nuances de fin du monde. Des embruns giflant la figure, des vagues fracassées contre l’habitude, et d’autres oiseaux d’envergure qui cinglent l’atmosphère.

De ces immenses paquebots dont la quiétude sur l’eau compose avec le vert et la transparence des flots.

 

 

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-7-

 

Plus de vingt mille fois l’oiseau s’est égaré dans le bouillon d’écume où des mouettes s’ébrouent, parmi les goémons qui composent la grève et dans le grand ciel gris aux parfums fleur de sel.    

Plus de quatre-vingt fois lorsque le jour s’achève l’oiseau s’est envolé en vagues d’amertume, en folles équipées dont les rêves chancellent. 

Plus de quarante fois l’oiseau s’est échoué, ailes décomposées, corps flapi sur le port, dans les flaques saumâtres où croupit un reflet d’étoile, englué de pétrole et l’âme arraisonnée aux sextants de fortune. 

Vingt fois sur la lagune il hissa la grand voile et vingt fois démâta. On le vit alors dériver au hasard des grandes marées, suivre encor le chant des sirènes, s’évaporer dans la clarté des sémaphores.  

On l’aperçu dans les estaminets, ivre de vent et de grand large, moins distinctement sur une barge à l’horizon puis il disparut corps et biens dans le courant de l’aventure. 

Les augures restant muets, maman s’en fut au poulailler éviscérer des oies sauvages.

 

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-8-

 

À l’abri des regards et loin des océans, l’oiseau scrutait le monde. Il s’était retiré dans la forêt profonde. Seule la lune blonde était dans le secret, ensemble ils conversaient. Était-il devenu grand-duc ? Il en avait l’ombre et la majesté, et quand il prenait son envol dans le charivari sombre des nuits, c’était le vent qui murmurait entre ses plumes dans un brouhaha de feuilles caduques, d’un lit de grume à l’autre et jusqu’à la fierté des cimes.  

Le silence signait sa venue en tout lieu. Seuls ses yeux perles de l’abîme éclairaient un ciel de tourments. Silhouette aux songes fuyants, oiseau banni de la lumière il avait l’âme solitaire, le hululement d’un hibou. 

Que savait-il du monde et de sa destinée ? Avait-il été cet oiseau jeune et fou animé d’ondes impossibles ? 

Il avait oublié la mer, ses velléités d’abordage et s’était sabordé de plein fouet sur la corde sensible. Il avait trouvé des rivages, des îles, des catamarans. Des orages cataractant l’avaient exilé loin des flots. Voiles redéployées au milieu d’arbres centenaires il avait poursuivi sa quête, bravé hardiment la tempête, mais s’il cherchait encor il en ignorait la raison. 

Les horizons qu’il convoitait s’étaient désintégrés dans le lointain, les lendemains avaient pâli dans les failles de la mémoire. Au détour de l’histoire les alibis ne sont que des fétus de paille.

 

 

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-9-

 

Maman prit un amant, pour la bonne raison qu’elle se trouvait bien seule depuis que son garçon avait quitté le nid.

Plus officieusement, c’était afin qu’il construisît selon ses directives, un cadre grillagé et doré à l’or fin. Fixé au dessus de la fenêtre, il devrait tomber comme un seul homme, à la manière d’un couperet d’échafaud dès l’instant espéré où l’oiseau aurait franchi les glissières du piège. Il ne pourrait plus s’échapper.

Maman s’était installée quasiment à demeure sur la place, l’amant étant obligeamment chargé de lui porter de quoi se sustenter. « Il y a à boire et à manger » avait-il coutume de dire alors qu’elle ergotait au sujet du menu. Il n’était jamais en reste d’une gauloiserie.  

Mais tout coq qu’il fut il prenait la relève à toute heure de la nuit, couvant des yeux sa poulette endormie, criait cocorico à la moindre alerte, papillon, feuille morte, à moins que ce fût pour chanter le jour qui se levait.

Lorsqu’elle apprit par les caquetages de basse-cour qu’il y avait eu au collège des travaux pratiques de vivisection, maman se mit à cogiter. Devint songeuse. La moindre plume portée par le vent jusqu’à la colline était examinée avec soin. Elle humait avec intérêt les fumets qui sortis des cuisines montaient à son étage. Consultait des recettes et notait scrupuleusement les tours de mains des marmitons.

La vie allait son cour, les vers de terre étaient fameux, le quartier s’habitua, puis en vint à aimer le tas de fumier odorant sur lequel l’amant se perchait dès l’aurore venue. Celui-ci ne dérogeait pas à sa réputation et les rares humains de passage venaient chaparder les œufs que l’on trouvait à profusion.

 

 

-10-

 

Les mois passèrent.

Les rigueurs de l’hiver et les maigres subsides avaient plongé l’oiseau dans une douleur abyssale. Apatride en toute contrée, il songeait bien souvent à la raison d’amour qui l’avait porté là au gré de l’infortune. 

Il eut vent de sorts plus aimables et dressa son gréement pour un voyage sans tambour.

À la faveur d’un soir sans lune et par vents favorables il entreprit de regagner la capitale.  

Il connut dès alors les hasards de la rue. il ne vola plus guère. Il avait des amis parmi les charognards et se construisit un antre précaire à l’aide de chiffons, de plumes dégarnies.

Néons et réverbères lui faisaient un ciel d’amertume, lueurs d’effroi sur écran de fumée. Il sut gré quelquefois aux pâleurs d’étoiles posthumes et rêvait en vain aux couleurs de la brume dans les nues profondeurs du métropolitain.

Âme inconsolée de bitume aux ailes lentes, atrophiées.

Oiseau de marécage, âme désincarnée dans cette ville imaginée. Cette dame camée d’albâtre, mégalopole extravagante aux galantes infloraisons. Dame qui vient en songe, soulève les draps et prolonge en paysage de béton son visage hallucination. Qui nuit après nuit réitère, si jolie flamme sanguinaire aux corolles épanouies sur gris macadam aigri lapidaire, l’assiduité de ses poursuites.

Ville acharnée où se ruent les artères, aux rues brodées d’abécédaires, aux luminaires ajournés sur des crépuscules solaires. Ville qui véhicule à chaque carrefour d’une écriture écervelée couleur tag sur les murs sans lierre les résidus d’une prière ; des rêves avides d’amour, de grève et de rides glamour.

Ville aux nuits d’insomnies stellaires lorsque les grues baissent les bras rendent les armes couchent le front sur les cratères laissent couler sur les varices le goudron de vies ordinaires, pleurent des rivières charbon sur la ligne des cicatrices.

Cité rapace démunie.

 

Ville vorace, en appétit. Sa vie classe. Ses vitamines au fond des poches. Bouches dégoût. Mauvaise mine. Trébuche la monnaie de cloche. Couche debout. Dort la misère. Tapis de ruine. Ville décolle et met les voiles dans un ample mouvement d’ailes, regard tourné vers l’océan.

Solitude et mélancolie avaient accompagné l’oiseau au rythme las des départs avortés. Quai de gare, interlude de rails parsemés d’ancolies, tarmac venteux d’aéroport où d’immenses volailles avaient leurs habitudes.

 

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-11-

 

C’est ici que son cœur chavira. Que son plumage frissonna pour une caravelle au gracieux fuselage, aux ailes nacrées coquillage.

À l’ombre de sa belle et dans les hautes sphères on le vit, fier coucou dominant les montagnes altières. Éoliennes, sémaphores et buildings étaient témoins de ses ahurissants loopings. Ailes ébouriffées dans les vents d’altitude. Nuages de duvet. Félicité, béatitude.

L’azur strié de blanches déchirures disait le chemin parcouru, la quête le Léthé l’horizon disparu, l’étonnement de l’aventure.    

D’incertitudes en oubli l’oiseau se voila de mystère et sombre sa pensée s’évanouit dans la pénombre.

Il est tant de fientes à terre et de plumes dans les égouts que peu ou prou, de pluriel en anonymat l’oiseau devint immatériel. Oiseau que vent embue, créature des dieux. Âme des lointains imprévus. Évanescence au fond des cieux.

Et dans un swing métaphysique, un jazz aléatoire, de lentes dérives en coma l’oiseau se détacha du fil de la portée. Emphase chromatique où le désespoir s’amenuise, gourmandise salée aux fragrances marines, divine lueur des amers, on l’entendit dans la tourmente :

« Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !*»

Que la brume écarlate ait des vapeurs de fer, que la vague véloce ait écume amarante ! Que ma voile agrémente les flots de féroces ardeurs !

Ainsi clamait l’oiseau sur la rose des vents.

Déjà la caravelle aux rémiges lactées sombrait dans l’oubli, improbable vestige au carrousel du temps.

Déjà la déferlante a de soudains hoquets.

Rêves inaccomplis de navire en souffrance. Ultime cargaison. Soif de délivrance. Ailes au taquet.

Ainsi sont ces êtres en bout de jetée, aux regards que hante la déraison. Mille fois noyés dans les eaux du port aux miroitements blêmes -et l’âme bohème a mal de pétrole- et, la voile froissée sur le corps, mille fois rejetés par la vague.

Cœur catapulté sans airbag dans le décor, les voilà poème sans rime, au visage infime d’alcool. 

Les paysages ont disparu des points cardinaux ainsi que de trop clairs fanaux, des langages abstrus.

Ainsi sont ces êtres aux airs souffreteux, d’algue et de chimère. Quand la mer retire en monceaux géants ses bouillons laiteux jusqu’à disparaître, laisse des ormeaux accrochés au vent, ils sont agonisant comme des crabes sur le dos expirant à peine un concert de maux.

Errant parmi les barques arraisonnées sur un tourment de sable, l’oiseau est de ceux-là, désordonné, instable. Un esprit condamné pour qui sonne le glas, créature de purgatoire.

Infirme sans mémoire entre les limbes et la folie, quand la vague nimbe l’aurore en nues de lobélies. Quand dans le silence un frisson revient en métaphore.   

Écholalie pour une absence, lente exhalaison météore.

 

~~

 

A suivre

 

 

 

lundi 13 avril 2015 11:58 , dans Mots


L'OISEAU -suite

Blog de nine : Instants d' art, L'OISEAU -suite

 

-12-

 

L’univers entier fut désormais sa promenade.

On le vit traverser, bravache, l’atmosphère ; provoquer quelquefois des méfaits, quelque vive algarade au sein des étoiles.

Ses volées se comptaient en années-lumière et la voie lactée fut son port d’attache.

Perles de Venise sur toile indigo, violette, grise, mille galaxies furent pour l’oiseau des îles conquises. 

Ainsi qu’un vaisseau sillonnant l’espace, il frôla souvent l’anoxie, l’hiver et la désespérance. Il eut de tenaces errances dans les rougeurs d’Aldébaran, croyant reconnaître enfin sa compagne. Il se fit aspirant des Pléiades et suivit la géante aimée. La belle cramoisie était ronde fumée et ravie de paraître.

De pays de cocagne en lente dérobade elle s’évanouit.

Don Quichotte amoureux, l’oiseau laissait en creux des vers désunis, tailladés dans l’hélium en pâles poésies, en douloureux pensums.  

Jeune homme-vaisseau tant voleur que velours, aux frasques rebelles, aux fragiles contours, changeant de peau, troquant le masque et le costume au rythme des constellations pour une transparence d’eau à la faveur d’échappées belles.  

Aux yeux drapés d’éclats posthumes, aux yeux de lacs salés, gouffres de solitude embués d’évasion.  

Mais l’assuétude est fleur carnivore, amertume collée aux basques.   

Libre lui fut inaccessible, il put survivre météore.  

Cœur indifférent, cœur sensible, le corps y afférent qui divague et murmure. Qui vacille et chancelle entre l’onde cruelle et le monde blessure, astre de pacotille pour un jeu de billes stellaire.

Il eut de fabuleux voyages.  

D’accroc en déchirure en désastre imminent, de vies éphémères en voie de garage il eut des visages changeants.

Rires hallucinés sous manteau de poussière, hère assassiné mille et une fois dans le désarroi d’orbites lunaires.  

Regards contre plongés dans l’informe uni, en deçà du temps, hors de l’infini. Prunelles rongées par la circonstance et les aléas, distance de rigueur au fil de l’instant.

Autant de prestance et tant de vigueur au sein du magma, de l’énorme infâme, du ramas songeur de flammes célestes !

Pas un seul moment on ne songea au pire, à ce drame funeste en drapé d’infortune, à cet amalgame de gestes vains, regain de cris incantatoires. À cette naine noire couronnée d’un empire indigeste, étoile inopportune. 

Ce fut le corps rompu, les voiles corrompues que l’oiseau désintégra l’air. Quand il regagna l’atmosphère, d’amour ne lui restaient que les joutes guerrières.

 

 

-13-

 

Cependant que maman, à des années-lumière, ignorante de tout, se voulait dans le coup, au fait des feintes de l’enfant, de ses fugues et partitas. En un grand fatras de réponses à tout elle amoncela des savoirs aigus et s’esclaffait à grand fracas pour des raisons plus qu’ambiguës, pour des fantaisies d’elle seule connues.

Hérésie, disait-on. Poésie, piaffait-elle.

Elle avait décodé dans les astérismes, et ceci sans amateurisme un billet doux de son garçon.

« Tu es belle » y lisait-on. Des mots à se mettre à genoux, à se croire encor demoiselle.

Laissant l’amant sous la fenêtre en surveillance, elle s’en allait faire bombance au Rencard des Élus, où des êtres imbus consolaient la misère.

Elle avait du fard aux paupières.

Et mille vertus en regard.

Elle a vu, elle a su. Dans le marc de café, dans les variations de l’humeur des fées, dans la pression atmosphérique, dans le gris des cendres. De savoir empirique en savant calcul elle approche la solution, la chante à qui veut bien l’entendre et sans souci du ridicule.

Elle s’érige en boutefeu contre le vent, c’est dingue, c’est indubitable ! Elle en fait un bastringue de tous les diables : son enfant est là à portée de vœu.

Les tripes d’amant ayant fait long feu elle mit au parfum les gueux du quartier et tout un chacun, et le monde entier. Fut au bord d’avertir le milieu, les bistrotiers, drôles d’oiseaux, et les marchands de fringues.

De secrets en dessous de table, en délits d’initiés, d’interrogatoire en flingue de paperassier il fut notoire et fort probable que se tramait au zoo un tissu de fils blancs sous la couverture. Cela sentait la poudre et l’imposture. Il fallut en découdre ou fuir, ourlet badant.

 

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-14-

 

Adieu Beltégueuse et les cormorans, adieu Aldébaran, adieu les grands navires et les coquillages !

Lorsque s’achève le voyage, une ombre fougueuse inspire les yeux. Poussière de rêve, étincelle éteinte.

L’étoffe du héros lui ayant un temps caressé la peau, l’enfant fourbu, vaincu comme un faon qui chancelle abandonna les cieux dans une complainte aux accents mineurs. Il avait au creux de son âme la douleur des supernovæ, et par la magie de ces dames, comme des élégies dites aux divas avant de mourir.

On le vit gracieux chérir des scories au jardin d’acclimatation. Le corps silencieux, l’aile endolorie comme un drapeau en berne, terne allégorie de nations lointaines et rescapées.

On le vit laper l’eau de la fontaine. Veiller l’au-delà de tristes empires. Arracher des soupirs aux roses anciennes. L’onde musicienne hantait ses souvenirs. Adieu les grands voiliers. Il avait oublié toute chose au monde.

le zoo pullulait de salicornes et d’oiseaux, ternes et trois-quarts mort.

Hérons errant en ronds, regards fêlés des sternes, cernes sous les yeux de flamands délavés, vieux hiboux aimant des licornes et fous de Bassan aux sorts excavés.

Goémons dépravés que le sable indiffère, palourdes affligées d’anaphrodisie, exuvies de crabe aux lourdes paupières. 

Êtres aux sens désamorcés, partout environnés de lierre et de fleurs aux sucs mortifères, anémones des mers, anémones des terres dont l’essence suintait de malheur. Démones en putrescence dans les eaux saumâtres, croupies.

Un jardin où folâtrent des pies, ceint aux quatre coins par des tours de pierre dressant des gorgones impies. Envahi de sainfoin, de réglisse, un jardin où les rares iris ont fané à la simple lueur des yeux. Un étang suranné y noie mille courlieux ; en tout lieu des corbeaux, émissaires à la triste figure, croassent de sombres  augures.

L’enfant replie ses ailes en lambeaux de misère. Ramasse sa déconfiture.

Une stèle, un tombeau, un coquelicot, un bouquet de bruyère.

 

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-15-

 

Tout alla très vite. On n’eut pas le temps de comprendre.

Par un clair matin gris de cendres, le garçon regagna la maison.

Il était affaibli, affligé d’une forte fièvre. Ses lèvres bleuies remuaient si peu sur sa peau diaphane.

Maman actionna des boutons de porte, une chicane et des interrupteurs. En moins d’un instant le logis fut barricadé. L’oisillon sur son cœur, maman le monta jusque dans son lit. Il disait des phrases sans suite, avait les yeux brillants d’étoiles fortuites.

Jour après jour elle le soigna. Lui portait des bouillons et des duvets de plumes. Des remèdes contre le rhume et des oléifiants. Le visage émacié, les mains tièdes et les os saillants, le garçon grelottait, ânonnant les mots d’un langage insensé. Il était question de Léviathan, de tangage et d’ormeaux ; maman suspecta une indigestion. De cataplasme en infusion, les heures succédaient aux heures et les semaines aux semaines. Cela sentait la camomille et la bourdaine.

Maman était gentille, son fils silencieux. Maman resplendissait, l’enfant était bilieux.

 

 

 

Épilogue

 

Par un soir de mauve marine, maman s’assit à la table de la cuisine. Dans son assiette, trônait une bête rôtie, dont elle avait ôté la tête. Elle glissa sa serviette dans le col de son tablier.

D’un geste familier empoigna sa fourchette.

Saisit son couteau.

Croqua l’oiseau.

Même les os.

Se lécha les babines, satisfaite, ravie.

 

 

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-FIN-

 

 

Nine

 

lundi 13 avril 2015 11:57 , dans Mots


ÉLISE

 

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1-ÉLISE

 

Cela faisait cinq jours que je couchais avec Élise dans un lit de fortune, les draps froissés m’en sont témoins. Ses seins, petits coquins, m’enivraient comme un lait peut nourrir un enfant, comme expire un matin stupéfait par l’empire de la nuit.
Vivre, mourir en sueur au cœur de l’antre de son ventre m’était félicité.


L’oiseau sur le rebord de la fenêtre éclose ouvrait grand ses deux ailes afin qu’aucune brise ne vînt à mon sort permettre une échappée ; et que nulle grenouille arrivant de l’église ne se gaussât tout bas et souillât chez monsieur le curé ma belle insoumise, buvant le vin de messe comme du fiel béni.

Me levant quelquefois pour lui faire du thé et passer mon café je revenais bien vite apportant mon offrande, m’enfouissais dans sa lande de dunes, effleurais quelque lune à la chaleur dorée d’un éclat lumineux. Je chérissais mes laisses, elles m’étaient acquises.

Pour seule nourriture nous avions la luxure à fins de rassasier ma faim d’elle à sa guise ; mais elle me réclamait, ainsi qu’une caresse, parfois un peu de miel ou quelque confiture que j’allais lui chercher.

Élise me donnait sans compter sa tendresse.

Elle ne savait pas.

Lorsque tombait le jour venait déjà l’aurore.

L’heure comme l’or pur oublie quelquefois de tourner.

S’éternise l’instant comme une épure efface, déshabille un papier de toute traces.

 Et les secondes durent, le réel se fissure.

La paresse féconde engourdit les aiguilles sur les cadrans qui content les histoires aux petits, petits d’homme.

Et le cœur de nos vies défie la loi du temps. L’armoire immobilise un mouchoir de dentelle brodée des initiales d’une aïeule endormie.  

Fleurs du mâle s’effeuillent que l’on cueille assoupi, niché dans la torpeur.

Du halo de fumée où Élise apparut pour la première fois, fière de liberté à mes yeux médusés, lorsque je contemplai son corps drapé de taffetas, l’amour se profila à chacun de ses pas, tout autour des clients.

La mise était sexy.

Glamour paraissait-elle à rebours de l’emprise.

Elle voulut qu’on s’épuise à demander pardon, languide dans le vent.

Elle voulut que puise un soleil au levant.

Élise était à l’abandon, avide de combler le vide.


Quelque chose se tut.

Un alcool qu’on distille.

Un ange à son envol.

Étrange et décousu, un propos étouffé – virgule dans l’espace.

Il ne tint qu’à un fil que d’un accord tenace je compose une lettre et devins ridicule. Mes doigts sur le clavier, piètres et sans génie, restèrent cois et gourds.

Moment de cécité où le silence est lourd.

Je revins de l’absence en quelques harmoniques et trilles saccadées au rythme de mon pouls.

La musique gentille emplit alors le tout.

Tandis que s’installant dans le piano-bar où j’étais embauché, la fille eut un regard à la fois insistant, d’innocence mêlé, vers ma triste figure.

J’envisage une invite à un baiser trop sage sur l’éclat de son front.

Vint la dernière page.

La dernière mesure.

Des bravos accusèrent la pâleur de mon art. L’ivoire avait subi une contrefaçon. Il gardait en mémoire le talent de Ludwig, infranchissable digue. Ma partition boiteuse référençait Élise à l’intrigue amoureuse enrubannée du rose de mes rêves d’enfant.

Je me sentis morose.

Mais elle voulut que j’ose être un homme galant.

Ne se résolut pas à la vie irréelle que ma portée offrait ainsi qu’une illusion.

Se mit à déchirer toutes mes ambitions.

M’attacha à ses charmes.

Et débusqua mes armes en de brusques soupirs.

Attisa mon désir et fit taire mon art. Il fut mis au rencard afin que mes regards et mes doigts malhabiles, aux manières fébriles, attisent de frissons le grain fin de sa peau douce et sombre.



Silhouette fugace, un chat noir laissa trace d’une ombre dans ma tête.

Envahie de pénombre, Élise ronronnait comme crisse une mousse. Il suffit qu’elle baisât mes tout petits tétons pour que nue, asservie, la braise du foyer où elle s’était admise comme une femme exquise devînt flamme et me cuise.

Remisée dans un coin de la chambre, la télé en sourdine diffuse Pompéi abîmée dans ses ruines, au pied du Vésuve endormi.
Une lave insoumise a fait feu du pays, des hommes et de leurs cris.
Coup de grisou dans une mine.

Odeur de fuel cathodique.

Point de recul et peur panique.

Houle.

Un volcan brûle dans mon corps, démembre mon esprit. Ma chair contre la chair ambre de ma chère promise, et nos moiteurs mêlées, font du lit une étuve où nous sommes amant et madone.

 

Soudain, le téléphone.

Je devine maman toute mine défaite, qui me sonne et s’inquiète.


Je serre ma maîtresse quiète sur mon sein.


Nous n’entendons plus rien.

 

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2-TRANCHE DE VIE

 

Cela faisait cinq mois que je vivais avec Élise et c’est ce matin-là que pour la première fois elle m’insupporta.

La bise qu’elle posa sur mon front en amont du café dans lequel je trempai le journal me fit mal et je vis sans y croire un chat noir traverser le balcon.


En mon for fis un bond et la mort m’effleura tout comme un duvet d’oie.

Elle était pourtant belle et se mouvant dans ses dentelles.

Ses genoux dont la fine rotule roulait gracile sous la peau...

Voilà que l’eau bout pour son thé. Elle joue l’enfant qui gesticule et me gourmande, tandis que je bois pantois mon encre refroidie, mâchant les nouvelles de papier ramolli.
C’est indigeste et je n’ébauche pas le moindre geste pour la rejoindre dans l’exil qui la fauche.

Je suis gauche.

Je peste.

Prunelles poudrées d’or, ailes de papillon.

Tétons saillants, cette allure infidèle...

J’étais sur le point de rester mais n’en eus cure, sentant au plus profond de moi la colère m’envahir.

Le téléphone sonne, c’est ma mère.
Je désespère.
Nous répondons que oui, que nous viendrons dimanche.

Tranche de vie.

Mais mon cœur, maman, penche depuis longtemps pour une autre que toi, celle qui devant moi se déhanche.

La journée s’annonçait radieuse et j’allai faire ma valise. Élise, heureuse, balaya quelques pages sauvées de la noyade.

Cria les titres à mes ouies comme on dit une aubade.

Se mit à son ménage et coi, je pliai mes chemises.

J’éprouvai un regret soudain à son endroit : ses mollets, ses pieds nus, sa chair toute entière parcourue d’un frisson.
Je déposai un pantalon par dessus les chemises, sachant pourtant qu’il eut fallu le mettre au fond, disait Élise lorsque nous nous étions préparés pour Venise.

Je la détestai fermement.
Venise n’eut pas lieu.

Mon stylo plume n’écrit plus une note, plus une ligne depuis Élise.

Je trépigne, j’écume.
J’entends les accords hasardeux qu’elle compose en dépoussiérant le piano. Elle le ferme comme un tombeau. Je n’ose hurler, fais un effort suprême et ma glotte retient le cri. Je deviens blême, la maudis.


Élise menait notre vie sans un souci, dans l’ombre de mes partitions.

Une feuille emportée par la brise.

Hirondelle insoumise.

Un bonbon, une cerise.

Elle s’amusait de mon cœur mou et le mettait à la torture.

Elle inventait notre bonheur et m’entraîna dans l’aventure jusqu'à l’écueil.

Un courant d’air fit s’envoler des pages raturées.

Un concert de klaxons, ruines béton,  colère urbaine.

Aspiration de la benne à ordures qui brise vaines, mes ratures.
Bruits de pas au plafond.
La voisine.
Dont nous ne connaissions que les talons aiguilles à cinq heures du matin.

Je fermai la fenêtre et bouclai mon bagage.

Et me mis à pleurer. Le miroir reflétait l’eau de mon visage.
- Caprice ! M’inflige-t-il.

Je rends les armes. Je suis à peine capable de moi-même. Je suis minable.

Je t’aime, me dit Élise en entrant, et voyant la valise, me parle d’Italie où nous irons demain. Je serre les poings mais elle me traîne jusqu'au lit, me défait de tous mes effets. J’arrache ses dentelles et me laisse violer. Le chat noir guette au fond de sa prunelle et quête mes regards. Je me raréfie. Je voudrais ne plus être.

 

Cela faisait cinq ans que je vivais avec Élise et de ce lit naquit une enfant.
Le téléphone sonne, c’est maman.

 

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3-MARYSE

 

Cela faisait cinq ans et poussières de temps que Maryse agitait en mon âme ravie une émotion de père, lame bien aiguisée fouissant en ma chair une torture d’amour. Ma petite chérie conquise par la vie dès le jour qui la vit quitter sa couverture, gazouillait à présent un caprice enchanteur auprès de sa maman.

Elle veut des sucettes et fait la forte tête.

Élise en son bonheur lui offrit un chat noir porteur de désespoir et d’un meilleur factice.

Animal maléfice, il hantait à sa guise nombre de mes visages comme un nuage encombre le clair d’un paysage.

Maryse en un éclair traversait le sillage amical de son âge, lissant par sa fraîcheur les rides advenues sur mon front pâle et nu.

Ignorant le félin, le remisant au loin d’une hallucination, elle se prit à taper à petits poings têtus sur le piano muet, lorsque l’anneau d’Élise qui s’était posé là, muré dans son silence, se mit à cliqueter, soulevant des passions oubliées.


Triste écume que l’amertume.

Brume devint déliquescence.

Il arrive parfois qu’un cercle se referme, enferme les émois trop longtemps retenus sur les rives des sens. Et perclus, solitaire et reclus, d’aucun veut disparaître, prendre vacance afin que vive enfin l’essence de son être.
Autrement que paraître.
Ailleurs que maintenant.
 

La trame maternelle tissée au fil des jours survint avant le drame.

La veine jugulaire saillait bleue de colère dans le cou de Maryse. Ma mie serra son faon entre ses bras graciles.

Sans ces sangsues, ces larmes, c’eût été de l’amour en écrin, un coussin de velours, un mitan de clairière.

Sonnerie familière qui me guide bien malgré moi.

- C’est ma mère, ma mie, annonçai-je à ma mie.

C’est mamie.

Je répondis :

 - Maman ?

- Maryse ?

- Oui, elle te fait la bise.

- Passe-la moi, dit-elle, c’est ma petite-fille.

Élise prit la main de notre gentille.

Je biffai les propos de maman avant qu’elle ne se rebiffe :

- Maryse prend son bain, prétendis-je soudain, sauvant ainsi la mise.

Mais la baignoire est pleine, déborde de rancœur où se noie notre fille. J’en conçois de la peine.

À travers un sanglot les yeux déments d’Élise reflètent un chat noir qu’aussitôt je fusille.

Je tire sur le fil pour faire taire à jamais les plaintes de ma mère. On enterre l’animal et le crime est parfait.

Cinq minutes comptées, le pire est consommé.

 

Je borde notre enfant tandis que sa maman disant une comptine, étale ses cheveux,

- Cinq

et ferme ses paupières.

- plus cinq

D’une belle manière un sourire est figé sur son visage d’ange comme pour dire un vœu.

- plus cinq

Ses phalanges diaphanes sont croisées sur les draps.

- plus toi

Deux ailes déployées agitent la poussière des cinq ans de Maryse.

 - plus moi

- égalent

- zé...

- ... ro.

 

 

-FIN-

 

Blog de nine : Instants d' art, ÉLISE

 

Nine

jeudi 09 avril 2015 17:21 , dans Mots


Petit café gourmand

Blog de nine : Instants d' art, Petit café gourmand

 

 

Quelques papillotes ont survécu,

ça valait une petite aquarelle !

 

 

Nine

dimanche 15 février 2015 15:45 , dans peinture


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