ALORS, POÈTE ?
Alors ?
Voilà.
Installe-toi et dors tranquille, pas de bile, bois ce qu’il
me reste de sueur sale dans les mots. Le lit de la rivière asséchée
expose une prose de cadavres gonflés.
Figure-toi, j’ai peur, toi aussi d’ailleurs, nous
sommes transis, n’osons le dire, et c’est pire.
C’est pire…
Nous sommes économes, petits hommes circonspects, nous ajournons
nos dettes avec une trace de grimace dans la tête.
T’inquiète, c’est parfait ! Le camion poubelle ramasse
le lundi les restes indigestes d’un festin que nous fîmes
mâtins ; et les épluchures et les lambeaux de peau, les rots, je te
le jure, partiront dans la benne à
ordures.
C’est bien ma veine !
J’avais jeté des miettes d’encre qui sentaient trop la
rose. J’explose : c’était mon plus beau poème, ma
perle, que j’ai détruite au plus profond de mon
dilemme.
Je suis un cancre perfectible,
assoiffé d’une parole qui déferle du fond de mes entrailles,
mes cris me criblent de leurs flèches. Je n’en suis pas
une.
Je me dessèche.
J’attends la montée de la lune pour, vaille que vaille,
partir en calèche vers un ailleurs muet, là où la bêche a déterré
le prix du silence, de l’absence de cœur, la fleur sans
parole, la douleur des instants intérieurs, les dedans déserts
d’idée et le calme enfin.
Le calme enfin.
Plus un
geste.
Le répit.
La pluie n’a cessé, elle ne fut pas en
reste.
Elle a lavé mon paysage.
Elle a saccagé le sillage d’une pensée extirpée de mon front
marécage.
…Et la lumière sur les heures écloses, débridées,
transpirant de rosée ; dégoulinant ses coulures de boue que le
temps charrie comme un roman pas mûr…Tu sais, celui
qu’on n’ose jamais commencer, qu’à peine on
ébauche et puis on demande une pause, on prend déjà la
pose.
Celui qu’à peine on
ébauche et qui déjà nous fauche, tant il mine la mine d’un
crayon mâchouillé.
Tant le brouillon s’éternise.
Tant on s’épuise.
Nous sommes économes. Jaloux jusqu’à l’ivresse de
nous-mêmes. Nous n’en sortirons pas
indemnes.
Je cherche en vain une tendresse épouse,
câline, gardienne de ces fruits, ceux que nous
retenons jusqu’à nausée.
Et soudain…
J’ai le blues.
Débine-toi fissa ! Réveille-toi de ta
léthargie, va voir ailleurs si j’y suis. Il y a quelque part
un leurre dans ma nuit qui ressemble à la figure de mes sens
figurés. Je suis en mode veille.
Ni sur.
Ni pur.
Une ordure ?
Je marche l’amble avec le vent d’exode. La lune est
haute et tremble une ode
monocorde.
Ni relique.
Ni cendre.
Un son unique
Pour tendre
vers,
Prétendre
À une vie
minimale,
Moins
qu’animale,
Pas même
minérale.
***
Lorsqu’elle m’a dit : « déconne
pas » j’avais déjà rejoint moins
l’infini.
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